Déclaration des jeunes sur la modification de la constitution

DECLARATION FINALE DE LA RENCONTRE DES LEADERS JEUNES REUNIS A DOUALA LE 17 FEVRIER 2008.

 

Dans un élan de salut patriotique, et en ce moment où la conscience nationale est interpellée sur la question essentielle de la modification de la constitution, des leaders de la jeunesse camerounaise se sont réunis à Douala ce 17 février 2008, dans le but de se concerter en toute indépendance, de présenter une position commune de la jeunesse et d’adopter une dynamique d’action conséquente. 

De cette concertation, il ressort la déclaration suivante :

Les jeunes prennent acte des interventions publiques récentes du  Président de la République, dont celle adressée à la jeunesse le 10 février dernier et  des diverses orientations qu’il annonce vouloir  impulser aux plans politique, économique et social alors qu’il amorce sa 26e année de responsabilité à la tête de L’Etat. Ces orientations consistent pour l’essentiel, au plan politique, en un projet de réforme constitutionnel avec comme priorité indiquée la remise en cause du principe de la limitation du mandat présidentiel. Et aux plans économique et social, il s’agirait d’œuvrer pour :  

1)      l’accroissement des capacités énergétiques nationales ;

2)      l’amélioration de l’offre d’emplois à travers divers chantiers d’investissement public et d’incitation à l’investissement privé ;

3)      le développement de filières de formation médicale, d’ingénierie, ou de celles dites professionnalisantes.

Les jeunes, relèvent qu’un tel catalogue d’annonces les  interpelle en l’occurrence. Ce d’autant plus qu’ils n’ont cessé d’être heurtés au cours, tout au moins, des vingt dernières années de leur vie, à de multiples crises.  Toutes mettant en cause le leadership gouvernant et la nature des institutions politiques actuelles. Ce qu’ils résument en trois formules : Crise de la responsabilité, Crise de la solidarité, Crise de la modernité.

Les jeunes considèrent qu’en exprimant leur position sur les problèmes actuels de la Nation en échos aux interventions présidentielles, ils se doivent de  procéder à un diagnostic bilan de la situation en considération des trois catégories de crise relevées précédemment.

            De ce diagnostic, les constatations, les considérations, les observations et les positions suivantes ont été retenues.

I.                    Sur la Crise de responsabilité

Toutes ces décennies de souffrance, d’échecs, et de désespérance de la grande majorité du peuple camerounais et de sa jeunesse en particulier ne sauraient être simplement imputées à quelques fatalités découlant des incertitudes si souvent invoquées dans le discours présidentiel. L’incertitude du monde ne saurait servir désormais de bouc émissaire commode et de motif de bonne conscience alors que le Cameroun est plongé au milieu de multiples ornières. Que signifie en définitive le mot gouverner ? Ceci, lorsqu’on sait que la nature a épargné notre pays de bien de vicissitudes en nous dotant d’importantes richesses mal ou inexploitées. De tels arguments ne peuvent être que des alibis mystificateurs à la paresse et à l’incompétence, un désaveu de responsabilité de ceux à qui le peuple est supposé avoir transmis un pan de sa souveraineté pour oeuvrer d’autorité à trouver des solutions aux problèmes de la nation.

Le Chef de l’Etat ne peut qu’étonner en se spécialisant dans le rôle de commentateur de l’action gouvernementale, relevant les échecs, les insuffisances ou simplement les incapacités de celle-ci. Alors que le peuple sait qu’il en est le maître d’œuvre et qu’il lui revient d’assumer la  responsabilité des succès ou des échecs, de définir les objectifs de performance, de sanctionner subséquemment les contre performances dans la logique d’un gouvernement rationnel.

En 26 ans de règne du pouvoir actuel, la corruption, la rapine et le faux sont apparus comme un mode de gouvernement.

Les discours du Président de la République, ces dernières années ont consisté en de sempiternelles dénonciations des échecs  qui procèdent pourtant de ses propres options et orientations politiques. Faute de valoriser et de mettre en œuvre cette éthique de la responsabilité au plus haut niveau de l’Etat, le système gouvernant dérive dans la pure mystification, couvre d’opacité les institutions, laisse s’opérer des atteintes graves à la fortune publique, installe un fossé entre légalité et légitimité par des entorses systématiques à la libre expression du suffrage universel.  Ce refus de la responsabilité à tous les échelons électifs entraîne un rapport autocratique au peuple et l’exclusion politique des jeunes générations, par nature hostiles au statu quo.

Les jeunes refusent  cette Présidence de la démission, ce système de l’irresponsabilité qui a nourri si longtemps les germes de nos échecs, et dénoncent le présupposé aliénant de l’infaillibilité que ce système tend à consacrer.

Par conséquent,

Les jeunes disent que, le Chef  de l’Etat doit assumer en tout état de cause :

§  L’insécurité constitutionnelle qui est le facteur le plus redoutable de trouble à la paix. Ce, du fait d’un texte constitutionnel mystifié dans son élaboration et dont on a fait une affaire d’experts et d’appareils, non consensuel en définitive,  appliqué selon l’opportunité, dépourvu d’un mécanisme de contrôle efficace faute de l’existence d’une véritable justice constitutionnelle ;

§  Le fait que la loi soit bafouée par ceux qui sont censés la protéger. Ce qui fait qu’un gouverneur de province puisse, par un acte administratif  prétendre suspendre les effets d’une loi, incitant du même coup le mouvement démocratique à recourir à des options radicales de contestation ;

§  L’échec d’une politique économique engagée depuis vingt ans dans des processus d’ajustement interminables imposant au peuple des baisses successives et drastiques de son pouvoir d’achat. Un déficit de patriotisme économique sous fond de dépendance aux comptoirs étrangers dans le secteur financier, de l’industrie de la construction ou des travaux publics, de la téléphonie, des transports ou à travers des privatisations improductives dont le Chef de l’Etat est curieusement le premier à en dénoncer les dérives ;

§  Au bout de 26 ans, le taux de chômage n’a cessé de croître et s’est généralisé. Il gangrène aujourd’hui toutes les couches de la société camerounaise et sa composante jeune singulièrement. En guise de réponses, l’Etat a choisi d’élaborer des politiques d’aumônes et de survie qui, au fond, sont contre la jeunesse : PIAASI, PAjER-U et les financements du FNE. Tous ces saupoudrages ne permettent pas aux jeunes d’agir de manière efficace ; ils  renforcent le secteur informel qui représente 90,4% des emplois, avec des salaires inférieures à 25 000 Fcfa pour la plupart ;

§  Le naufrage du système éducatif dans notre pays, caractérisé par l’inadéquation entre la formation acquise et les besoins réels ou les défis auxquels notre société est appelée à faire face. L’on fabrique ainsi des semi illettrés, incapables de se faire une opinion propre sur l’évolution de notre société. Avec une université qui, au bout de cinquante  années d’existence, n’a formé que zéro pharmacien, zéro chirurgien-dentiste, etc., Et qui seulement pour les années à venir se targuerait de la « grande ambition » de former mille ingénieurs, alors qu’en Afrique même, les bons exemples, c’est à  dire là où l’Etat a fait montre d’investissement volontariste dans l’éducation, c’est dix mille ingénieurs par an.

§  L’autre échec enfin qui consiste en une rupture de confiance entre ces jeunes médecins et ces jeunes ingénieurs qui au deux tiers ont préféré émigré, Parce qu’ils se disent que c’est démagogie et moquerie que ceux qui sont en « haut », aient à leur demander des sacrifices patriotiques dont ils sont eux-mêmes incapables de faire la preuve. Ce déficit d’exemplarité c’est par exemple le fait que le Chef de l’Etat et ses ministres soient  incapables de rendre compte de leur fortune en violation d’une prescription constitutionnelle et qu’une nomination aux fonctions gouvernementales s’apparente à une promotion au rang de milliardaire. Ce qui fait qu’en vingt six ans de régime le sentiment général est que la corruption, l’affairisme, la rapine et le faux sont devenus un mode de gouvernement au service du pouvoir et de sa reproduction.

II.                    Sur la Crise de la solidarité et de la justice sociale.

Que peut on dire de fier de ce qui se fait dans notre pays en matière de redistribution  équitable des richesses ? La réforme de la sécurité sociale reste interminablement en chantier. Et seul le présupposé d’une présidence éternelle, c'est-à-dire non encadrée par le principe de la limitation mandat, peut justifier une telle lenteur dans la mise en œuvre des réformes. Puisque dans ce cas, on aurait toute une vie pour les accomplir ou attendre qu’elles s’accomplissent.

Plus que jamais le travail se porte mal dans notre pays. Le secteur public est l’un des gros pourvoyeurs du travail au noir et fourni de ce fait un mauvais exemple au secteur privé. Travaillez pour les jeunes c’est être temporaire, stagiaire, précaire  ou simplement volontaire  quand on redoute les souffrances de l’oisiveté. Ce travail même précaire, se distribue dans les circuits informels, du parti, du village ou de la secte.

Aucune mesure règlementaire pour encadrer les processus d’insertion. La sécurité du travail quant à elle reste plombée par une politique d’affaiblissement systématique des syndicats et un laxisme des responsables publics dans le suivi de l’application ou des négociations des conventions collectives. Le patronat ferait-il mieux là où le Gouvernement face aux employés du secteur public ne répond que par l’arrogance, la désinvolture et la répression lorsqu’il s’agît de négocier les salaires, gelés à des niveaux minables ?  Ceci, alors que les dépenses publiques de fonctionnement croissent sans cesse et profitent à la caste des gestionnaires de crédit dont les achats en fournitures d’équipement de luxe et les dépenses en missions diverses ne servent  qu’à creuser davantage le déficit de notre balance de  payement.

Dans un tel contexte, où la précarité et l’insécurité découragent le travail productif, quel enthousiasme peut on attendre des jeunes ? Attendraient on d’eux qu’ils se sacrifient pour la jouissance de ceux qui depuis cinquante ans se distribuent entre eux et leurs héritiers la rente étatique ? Comment ne pas comprendre qu’ils optent opportunément pour les solutions de l’émigration dans l’espoir de voir récompenser ailleurs leur talent ?

Loin des caricatures officielles, ils sont plus nombreux, les jeunes  qui font acte de patriotisme au quotidien en essayant d’inventer des solutions qui constituent toute la dynamique d’un secteur informel sans lequel cette société aurait déjà implosée. Même s’ils sont chaque jour, dans nos marchés, dans nos cités, traités en parias par des responsables municipaux zélés et illuminés qui transforment la débrouillardise en délit et dont la politique de lutte contre la pauvreté consiste à faire la chasse aux pauvres.

III- Crise de la modernité

            Sur ce point les jeunes formulent les observations suivantes consistant en la dénonciation d’une pratique politique au service d’un modèle social aliénant:

A considérer l’histoire, celle de notre pays nous apparaît comme une lamentable répétition où le libéralisme croise un immobilisme obstiné. Immobilisme entretenu par une « élite », recyclée en cinquante ans, qui réactive par nostalgie ou par calcul, des idéologies ancestrales inadaptées à l’esprit de l’époque. Cette  élite travaille  pourtant à transmettre des idéologies impropres aux contraintes de la sélection culturelle imposée par les temps nouveaux. C’est pourquoi, au regard des pratiques dominantes de son système, le discours du Chef de l’Etat sonne faux lorsqu’il parle d’Unité nationale, de République, de démocratie, de libéralisme, de participation des jeunes.

Malgré moult slogans sur l’unité nationale, notre société entre dans le vingt unième siècle avec des jeunes générations dont l’éducation a été marquée par la suspicion et l’hostilité ethniques. Plus que jamais, ce qu’on dit aux jeunes c’est qu’ils appartiennent à une ethnie, ils doivent loyalisme aux intérêts d’une ethnie, d’un clan, avant le Cameroun. La priorité c’est le village et non le Cameroun. Si on est Ministre, Député, fonctionnaire, c’est d’abord pour rendre service à son village. Ce chauvinisme villageois aussi ridicule et démagogique qu’il est et tout autant  attentatoire à l’esprit du patriotisme des pères de l’indépendance, prend des allures d’une institution sur laquelle s’appui le régime. Tout cela alimente en définitive la crise du projet national et entretient un modèle social anti-républicain, donnant de notre pays l’image d’une société au bord du gouffre de la guerre des ethnies.

Dans la même logique passéiste, le déficit de rajeunissement du personnel politique prive notre société des énergies dont elle aurait besoin pour son développement. Le modèle social dominant reprend à son compte, par pure escroquerie politique, l’organisation ancestrale de la société en classe d’âges. La hiérarchisation entre aînés et cadets repousse en définitive à la sénilité l’accès à la plénitude de la responsabilité et de la citoyenneté. Dans cette sorte de division du travail et de répartition du mérite entre aînés et cadets, un aîné est toujours cadet d’un autre. Il s’en suit qu’on ne sente pas suffisamment vieux, non pas méritant, pour prétendre à des responsabilités politiques, gouvernementales  ou administratives. Ceci, dans un pays à 72% jeune. Cette infantilisation générale de la société qui fait qu’à cinquante on revendique sans vergogne le statut de cadet, mystifie le rapport à la responsabilité et crée en définitive les conditions d’un blocage des nouvelles et précieuses compétences dont sont porteuses les jeunes générations, empêchant du même coup la société d’accomplir des progrès.

Dans une telle optique, le discours du Chef de l’Etat du 10 février dernier suscite chez les jeunes beaucoup de réserve. Il leur est promis un Conseil National de la Jeunesse, après qu’un Ministère de la jeunesse a été créé. Le schéma reste le même. Il y’a légitimement lieu de s’interroger : si le Chef de l’Etat, dans son propre parti, n’a pas été en mesure  de valoriser, de libéraliser et de renforcer la participation des jeunes, faut-il croire que son Gouvernement dont l’idéologie se confond à celui de son parti, puisse faire mieux ?

Le Ministère de la Jeunesse dans la mise en œuvre de sa politique inspirée par un modèle autoritaire, laisse entrevoir de ses fins une forte dimension disciplinaire et de contrôle administratif  qui s’inscrit nécessairement dans une stratégie de domination politique consistant à fabriquer de toutes pièces des brigades d’acclamation supplémentaires. En effet, quelle dimension participative et libérale peut-on créditer à cette politique, quand on sait qu’elle est encore chevillée à l’image de jeunes camerounais « immatures », « irresponsables », qui doivent être encadrés au risque qu’ils se perdent en errements ?

Au terme de ce bilan donc, les jeunes disent ceci :

Ils  veulent avancer. Ils veulent avancer à leur rythme, au rythme de leur imaginaire fécondé par une mondialité à l’oeuvre. Non pas au rythme de sociétés primitives imposé par une caste d’anciens, en plein vingt unième siècle et qui justifierait, au détriment de notre pays, des stéréotypes outranciers de la nature de ceux  convoqués par le Président français dans son discours à l’adresse de la jeunesse africaine à Dakar.

Les jeunes camerounais sont solidaires des souffrances des jeunes du Kenya, du Tchad, du Darfour, qui souffrent de systèmes politiques dépassés, d’élites politiques aveugles et obsédés par le pouvoir.

Aujourd’hui, alors que se pose avec acuité  le problème de la révision constitutionnelle, les jeunes :

1)            Appellent à la haute conscience patriotique de toutes les forces vives du pays en les invitant à agir dans le seul intérêt de la Nation, qui ne saurait être  celui de quelques uns ou d’une quelconque puissance tutélaire ;

2)            Déclarent leur opposition à toute option consistant à remettre en cause le principe de la limitation du mandat présidentiel et considèrent que son maintien, en consacrant l’alternance, participe d’un progrès en terme de civilisation des mœurs politiques.  Les partis politiques gagneraient, d’ailleurs, à généraliser ce principe en leur sein afin de donner la mesure de leur capacité à porter des projets de société dynamique ;

3)            Déclarent que l’opportunité d’une révision de la Constitution n’est envisageable qu’après l’alternance prévue en 2011 ;

4)            Réclament au chef de l’Etat la préservation des droits démocratiques du peuple camerounais dans le cours de ce processus et dénoncent toute tentative d’instrumentalisation des forces de l’ordre au prétexte de la sauvegarde de l’ordre public ;

5)            Annoncent la constitution d’un Conseil Patriotique de la Jeunesse en vue d’organiser et de fédérer dans une optique indépendante et non partisane la participation politique des jeunes.

Fait à Douala, le 17 février 2008

Pour les organisations présentes : ADDEC,      SOS-Jeunesse Libre, CECODEV, Un Monde a venir, UNECA, Masters of the Game, Uone,  SURCI, UBSU.

 



Article ajouté le 2008-02-27 , consulté 104 fois

Commentaires



Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens

Voir les articles de la catégorie " Prendre position et agir !!! "

Retour aux articles